Textes
Nishioka Tsuneo Sensei
        Note Liminaire et Avertissement concernant la Rubrique « Expressions Personnelles » 
 
La présente rubrique « Expressions Personnelles » regroupe différentes contributions personnelles, qui proviennent de membres de Gi-Yô-Shin Dôjô. 
Afin d’éviter tout risque d’amalgame, cette rubrique spécifique est volontairement présentée à part des textes « de fond » traitant de nos disciplines martiales (Nishioka Tsuneo Sensei, Pascal Krieger Sensei), ainsi que de toutes les autres rubriques « collectives » présentes sur notre site de Gi-Yô-Shin Dôjô.
Il s’agit bien ici d’une sorte de « Tribune libre », permettant à un membre de Gi-Yô-Shin Dôjô de « partager » sur un sujet particulier qui lui tient à coeur. en lien avec nos disciplines.  
Ce partage-plaisir pourra alors prendre toutes sortes de formes écrites, essai, réflexion, retour d’expérience personnelle, poème, haiku, dessin humoristique, etc.  
Chaque contribution personnelle n’engage ainsi que son auteur.

Pascal Krieger Sensei
Loris Petris
De l'opportunité
- Toi, qui es-tu ? 
- Kairos, le maître du Monde. 
- Pourquoi marches-tu sur la pointe des pieds ? 
- Sans cesse je cours. 
- Pourquoi as-tu des talonnières à chaque pied ? 
- Je vole comme le vent. 
- Pourquoi tiens-tu de la main droite un rasoir ? 
- Pour montrer aux hommes que moi, Kairos, je suis plus aigu et rapide que tout tranchant.

Expressions personnelles
Posidippe, A.P., XVI, 275 (IIIe s. av. J.-C.)
Le poète grec Posidippe de Pela décrit ici une fameuse statue de Lysippe, qui représentait le moment juste en jeune homme, fils de Zeus, en appui sur un pied, des ailes aux chevilles, une lame à la main droite, les cheveux sur l’avant de la tête et le crâne chauve derrière, pour représenter l’instabilité de l’opportunité, qu’il faut saisir par les cheveux quand elle passe mais qui, le moment passé, ne peut plus être attrapée. Dans la mythologie grecque, l’allégorie du « moment opportun » (grec kairos ; latin occasio) tient en effet une lame dans la main droite, pour montrer que le temps opportun comme l’espace adéquat sont de l’épaisseur du fil du rasoir : ils impliquent parfois un danger imminent et réclament toujours une précision infaillible.
Cette notion est essentielle dans tous les arts (grec technai, équivalent du latin ars : tout art implique d'abord une maîtrise technique), c’est-à-dire dans tous les savoirs contingents qui dépendent d’une technique, comme la médecine, la politique, la cuisine (la cuisine politique aussi !), la navigation, la rhétorique. Elle est un principe fondamental et universel de l’action humaine. « Le kairos commande toutes les œuvres humaines » avertissait déjà Polybe (IX, 15, 1).
Or, avant de désigner le moment décisif, le kairos a une valeur spatiale et renvoie, en grec, à l’endroit décisif : le point faible, le lieu critique et névralgique, la partie vulnérable, le point vital, ainsi que nous le rappelle M. Trédé-Boulmer (Kairos. L’à-propos et l’occasion. Le mot et la notion, d’Homère à la fin du IVe siècle avant J.-C., Paris, Klincksieck, 1992; Paris, Les Belles Lettres, 2015). Chez Eschyle, Zeus tend ainsi l’arc contre Alexandre « pour empêcher à sa flèche de tomber en deçà du point décisif ou de monter au-delà des astres dans un vol inutile » (Ag., 365). En deçà ou au-delà, le geste devient pareillement inutile, inefficace.
Temps et espace judicieusement choisi et, pourrait-on dire, vital, cette notion antique montre que l’Antiquité gréco-latine cultivait des principes fondamentaux que l’on retrouve dans les arts martiaux japonais, qui sont fondés sur une recherche du mouvement juste, donc modéré, équilibré supérieurement entre l’excès et le manque. « Observe la mesure : l’à-propos [kairos] en tout est la qualité suprême » avertit le poète grec Hésiode (Trav., 694). Dans son chapitre De la modération (I, 30), Montaigne traduit précisément par le tir à l’arc cette nécessité d’une précision qui est juste mesure, ni trop ni trop peu comme le recommande le précepte grec (grec Meden agan ; latin Ne quid nimis, « rien de trop ») : « L’archer qui outrepasse la cible manque comme celui qui n’y arrive pas ».
Au-delà ou en-deçà, trop tôt ou trop tard, le geste aussi juste soit-il n’a pas su s’inscrire spontanément et immédiatement dans les deux données fondamentales de toute vie humaine : le temps et l’espace, Sen et Ma, notions fondamentales en Aïkibudo comme en Kobudo, et auxquelles Minoru Mochizuki revenait constamment dans son enseignement au Yoseikan. L’acte n’est alors pas parvenu à se concrétiser dans un intervalle étroit, à s’insérer dans un vide, un interstice, qui l’aurait rendu à la fois efficace et esthétique, beau et puissant. « La beauté est le produit d’une foule de nombres qui atteignent à un unique kairos, à travers un système de proportions et d’harmonie » résume parfaitement Plutarque (Moralia, 45C-D). Dix mille facteurs et principes, cultivés et polis une vie durant, qui se réalisent et s’actualisent dans une fraction de seconde et dans un lieu précis, pour révéler, soudainement, le geste juste : l’aisance naturelle, une force percutante, une beauté comme suspendue dans l’instant. Le geste juste, c’est-à-dire beau et efficace, saisit l’instant et nous ramène à lui, à ses impératifs comme à ses potentialités. « L’opportunité n’est offerte que le temps d’un éclair ; elle se perçoit et s’approprie dans l’instant, en aucun cas elle ne se réfléchit. C’est l’art de l’adaptabilité, l’art d’être dans l’instant » écrit Alain Floquet (Pensées en mouvement, 2006, p. 55), qui me dit encore que, dans ce présent qu'il faut habiter, "dans toute action ou acte, à l'instant du ici et maintenant on est fugacement de passage entre passé et futur".
Loris Petris 
Janvier 2016