Textes
Nishioka Tsuneo Sensei
Ma conception personnelle 
de Shintô Musô Ryû Jô... pour le moment... 

De Pascal Krieger 
15 mai 2020 

Pascal Krieger Sensei
En avril 1969, quand Me Shimizu m'a enseigné mes premiers Kihon, j'étais assez tiède. M'entraînant 4 à 5 heures par jour au Jûdô compétitif au Kôdôkan, ces Kata de Shintô Musô Ryû Jô me semblaient peu intéressants, extrêmement répétitifs. Mais bon, Me Draeger m'y encourageait fortement, et Me Shimizu me paraissait fort sympathique. Puis, 2 ans plus tard, je me retrouvais à Chicago pour faire la mise en page et l'impression de la revue de Me Draeger: d'abord Jûdô illustrated, puis Martial Arts International. Là, pour la première fois, je me suis mis à enseigner le Jô. Lorsqu'on doit enseigner une discipline, quelle qu'elle soit, on cherche à intéresser les pratiquants débutants. Ce furent mes premiers pas dans une recherche un peu plus profonde de cet art qui commençait à m'intéresser un peu plus. Puis ce fut mon départ pour Hong Kong où Me Draeger voulait que je fasse l'impression de son magazine, les frais étant moindres qu'en Amérique. Mais ce fut le crash pétrolier de 1972 et tout est tombé à l'eau. N'ayant pas assez d'argent pour rentrer en Europe, je suis retourné au Japon, plus proche... Et là, j'ai repris mes entraînements avec Me Shimizu, Me Draeger, Me Kaminoda et Me Kuroda. En 1976, je rentre enfin en Europe où le Jô n'existait pas, le Iai très peu. Retournant dans le club que j'avais choisi en 1966, le Shung Dô Kwan, je me suis mis à enseigner le Iai et le Jô deux fois par semaine. Petit à petit, je me suis retrouvé avec un groupe de débutants assez intéressés et fidèles. Je me retrouvais dans une position, pour la deuxième fois, où il me fallait nourrir la flamme et non seulement vénérer les cendres de cet art qui m'intéressait de plus en plus. Les disciplines à Kata étaient encore très peu connues en Occident et il fallait trouver des moyens pour continuer à intéresser les pratiquants qui ne comprenaient pas très bien ce système de Kata... Oui mais, si je fais ça, ou ça, qu'est-ce que tu fais ? Heureusement, j'avais gardé des liens avec mes Sensei dont certains ont fait le voyage pour venir me soutenir (principalement en 1980). En 1992, je repris contact avec Me Nishioka qui avait été mon Uchidachi pour le passage de mon 3e Dan au Rembukan en 1976. Phil Relnick et moi décidèrent de l'inviter à un stage international à Hawaii en 1994... Là, ce fut un chamboulement complet du Jô que j'avais connu avec mes autres Sensei. Avec l'accord de mes élèves du moment, nous avons décidé unanimement de suivre cette personne très intéressante. Il me fallait d'abord faire une croix sur mon statut de No 1 en Europe pour cette discipline qui commençait à s'y répandre doucement. Changer mes techniques petit à petit, reconstruire mon Jô. Il n'y a pas de construction sans destruction. Ce ne fut pas si facile, mais cela m'intéressait vraiment. Nous avons invité Me Nishioka pour des séjours de plus en plus souvent. J'avais encore des réflexes d'avant mais petit à petit, je trouvais mon chemin. Ce fut à cette période que je comprenais qu'il y avait plusieurs manières de pratiquer. Au début, j'avais tendance à rejeter celles d'avant, jusqu'à ce que je comprenne qu'elles avaient aussi des qualités positives. Quand je regarde certains enseignants qui n'ont eu qu'un seul Sensei, je m'aperçois qu'ils sont réticents à quoique ce soit de différent de ce qu'ils ont appris. 
 
Ce fut donc dans les années 90 que je fis mes premières découvertes personnelles, sans rapport direct avec l'enseignement que j'avais reçu, bien que plusieurs fois je me suis aperçu qu'on m'en avait parlé mais que je n'avais rien compris à ce moment-là. En regardant les Kata que j'avais mécaniquement pratiqués pendant près de 30 ans, je m'aperçus enfin que des trésors y étaient cachés. Lors de nombreux stages, j'en discutais avec les anciens, et certains d'entre eux m'apportèrent des lumières (venant d'autres disciplines, d'autres concepts...). Alors, tout en faisant très attention à respecter la forme (Kata), je me suis mis à la nourrir. Par exemple, plutôt que de faire répéter pendant des années exactement le même mouvement à mes débutants, je ne cessais de varier le rythme, d'ajouter des notions plus martiales tout en revenant toujours à la forme originelle. J'essayai de leur montrer l'aspect Jutsu de la technique avant de revenir au Kata de base. Puis je choisissais un des 50 principes que je commençais à calligraphier régulièrement lors de mes stages et essayais de me concentrer sur un de ces principes, puis j'en choisissais un autre (en oubliant parfois de mettre en pratique le principe précédent...). Je me suis alors aperçu que c'était un immense travail, très riche, et qu'une vie ne suffirait pas à intégrer tous ces principes dans tous les Kata. La découverte de cette richesse incommensurable que je n'avais pas vue pendant toutes ces années fut comme un Satori pour moi. Que le Kata que j'avais cru inamovible pendant toutes ces années puisse revivre soudainement et nous enseigner toute cette richesse, a vraiment changé mon Jô. Donc je passe du Jôjutsu au Jôdô, du rythme Sho au rythme Chû, pour finir avec le rythme Ku. 
 
Petit à petit, j'ai également mieux compris le rôle de Uchidachi qui est tellement difficile à pratiquer en Occident. Uchidachi devant être le Sempai ou le Maître, et Shidachi l'élève. Il faut jouer son rôle comme au théâtre, avec certaines libertés selon le niveau de Shidachi qui est en face. Ces deux rôles ne doivent jamais entrer en confrontation, c'est ça le Kata, et c'est loin d'être facile. Le Kata permet de peaufiner une technique à un degré qu'une discipline martiale moderne n'arrivera jamais à atteindre. Désirant plus que jamais consacrer les quelques années qui me restent à vivre, à continuer cette expérience fabuleuse, je suis convaincu que je ferai encore des découvertes fabuleuses ... à condition qu'il y ait quelqu'un en face... Donc je remercie chaleureusement les pratiquant(e)s qui m'entourent régulièrement et m'accompagnent sur ce chemin sans fin... heureusement. 

Loris Petris
Expressions personnelles