Textes
Nishioka Tsuneo Sensei
un mètre carré et l’univers
Pascal Krieger Sensei
Loris Petris
Expressions personnelles
Pour pratiquer les Kihon des traditions martiales TenshinShoden Katori Shinto Ryu et Shinto Muso Ryu, pour creuser son sillon en pratiquant Nagashi, Happoken, Tsuki uchi no Kata ou Tanto happo en Aïkibudo, il faut, à peu de chose près, un mètre carré. Il n’en faut pas beaucoup plus pour exécuter certaines formes de Iaijutsu, comme Nuki uchi no ken. En ces temps de confinement et d’exil chez soi, les circonstances nous rappellent que peu est bien – less is more – car cela enseigne à faire de nécessité vertu.
Tandoku désigne en japonais la pratique solitaire, littéralement « un seul » mais aussi (ce n’est pas rien) : « simple spontanément ». On tend un peu vite à considérer cette forme de pratique individuelle comme une préparation accessoire ou une propédeutique, alors qu’on touche, en vérité, au cœur de l’art. Faut-il encore le comprendre. Car quel que soit l’art, les Tandoku ne sont pas à la périphérie mais au centre : c’est l’œil du cyclone à partir duquel tout s’organise, se structure, se meut. Rien de tel. Les maîtres les ont extraits des formes les plus sophistiquées pour que ces pépites deviennent d’emblée les clés de compréhension le plus souvent exercées. Sans le savoir, le débutant reçoit donc dès sa première leçon des perles qu’il aura fallu des siècles, des vies et des batailles pour les façonner et les charrier jusqu’à nous. Ce n’est pas un hasard si, dans certains Koryu, les derniers mouvements appris sont les premiers. Ou presque...
Comme me le confie maître Pascal Krieger :
“La base, dans les Kanji sino-japonais se décrit avec un arbre (Ki) + un petit trait horizontal à la base du tronc pour bien montrer que c’est de cet endroit qu’il s’agit. Il y a plus de 50 ans, Me Takaji Shimizu m’a montré le premier Kihon de SMR Jô: Honte Uchi, qui commence par une prise de Kamae… donc mon TOUT PREMIER mouvement du Ryû
Il faut près d’une dizaine d’année d’entraînement régulier pour couvrir toute l’École. Lors de mon étude des Hiden (techniques secrètes), quelle ne fut pas ma surprise de redécouvrir ce tout premier mouvement et, plus surprenant encore, son extraordinaire efficacité que je n’aurais jamais soupçonnée. Ce fut un véritable Satori. Dès ce moment, je me suis dit que tous les autres mouvements de base comprenaient certainement des secrets qu’il me faudrait découvrir par moi-même, petit à petit. Ce fut une étape merveilleuse qui m’enthousiasme encore aujourd’hui. Un grand merci à Loris pour avoir souligné ce point extrêmement important. P. Krieger”
Kihon signifie la racine, dans le sens le plus profond ; non pas le b.a.-ba mais les fondations, les assises : la quintessence. En peu de temps et d’espace, seul ou nombreux (ce qui réclamera, globalement, peu d’espace), ils permettent d’aller à l’essentiel, au moins, de rejoindre un centre, en réalité toujours en mouvement puisque progresser c’est retourner, différemment, à ce point névralgique, à cet axe d’où l’on peut s’observer en train de : évoluer, au fil du temps, dans sa manière d’exécuter des gestes apparemment simples ; perdre patience puis la retrouver ; se demander « mais à quoi bon… » et continuer néanmoins ; sécher d’ennui jusqu’à redécouvrir un plaisir renouvelé et printanier ; conquérir une précieuse autonomie ; observer tantôt les minutes qui passent pour ensuite oublier le temps tant on est absorbé.
Les Dojos sont fermés mais le vrai Dojo est l’univers. Là où l’art nous relie à la nature, donc à l’immensité, là il y a une Voie, qui nécessite modestie et recherche perpétuelle. À ceux qui croient avoir compris, Yoshio Sugino Sensei répondait par avance : « vous ne devriez pas oublier de ressentir le profit subtil [myomi] et de comprendre la profondeur mystique [myori] qui est cachée profondément dans la technique, sans quoi la pratique n’a pas de sens » (Tenshin Shoden Katori Shinto Ryu Budo Kyohan, Tokyo, Kanda, 1941, p. 25). Ressentir et comprendre : une saveur et un savoir (liés d’ailleurs étymologiquement), une sensation et une connaissance, extrêmement fines, exigeantes et radieuses. 
Un mètre carré, c’est enfin la place qu’il faut pour s’asseoir, écouter et observer, soi-même, dans une assise silencieuse (zazen), forme immobile du Budô (za-Budô pourrait-on dire, Budô assis), où l’on descend en soi pour se relier à plus grand que soi. « Il s’agit d’abord de se taire – de supprimer le public et de savoir se juger. D’équilibrer une attentive culture du corps avec une attentive conscience de vivre. D’abandonner toute prétention […] Il faut liquider tous les états antérieurs et mettre toute sa force d’abord à ne rien désapprendre, ensuite à patiemment apprendre » : cet extrait des Carnets d’Albert Camus (Carnets I, éd. R. Gay-Crosier, Paris, Gallimard, 1962 et 2013, p. 94), qui parlent de l’écriture, valent pour le Budô dynamique comme pour l’assise statique.
Entendue ainsi, la pratique solitaire (Tandoku renshu) pourrait constituer un métaprincipe, une souche d’où naissent d’autres principes, un pilier à partir duquel rayonner et progresser avec autrui (dans la pratique à deux, à plusieurs ; dans la socialisation au sein du Dojo ; dans la fraternité avec les pratiquants au-delà du Dojo et du pays ; etc.) mais auquel il faudra toujours retourner, comme un inspir, comme une force centripète qui ramène à l’essentiel, point solitaire qui permet d’être ensuite, librement c’est-à-dire vraiment, solidaire.
« Un mètre carré et l’univers » : comme Camus, l’immense poète suisse romand Charles-Albert Cingria, à qui l’on doit ce vers (à ne pas confondre avec un verre de sangria !), ne connaissait évidemment rien au Budô japonais mais s’y entendait en présence, en immédiateté, hic et nunc, que vise le Budô japonais. Pour le dire, il lui faut un rien, six mots ; le faire prend une vie, au moins, … qui peut commencer maintenant.
Loris Petris 
Avril 2020